Couvrons-nous pour réussir

Je vous parlais la dernière fois d'à quel point, je ne voulais pas me mouiller concernant un chiffrage sur un jeu de balles. Il s'agissait d'un contexte inconnu, je ne connaissais pas mes partenaires et surtout je n'avais pas franchement confiance en moi sur ma capacité à rattraper les balles. Je tirais donc plutôt l'objectif vers le bas afin qu'il soit atteignable, quitte à le réhausser petit à petit par la suite.

Concrètement, je ne voulais pas échouer. Vis à vis de l'animateur, je voulais aussi tenir notre engagement.

Nous avons tenu l'objectif "faible".

Puis, quand nous avons su qu'on pouvait faire 10 fois mieux, nous avons fait 9 fois mieux...

Pas d'objectif, je fais de mon mieux

Dans un autre cas de figure aussi inconnu, j'ai fait un choix tout à fait contraire : c'était lors de la naissance de mon enfant. Dans la mesure du possible, je voulais être pleinement présente et actrice de l'évènement : pas de péridural.

L'accouchement a été déclenché. Pendant certaines contractions, je me suis demandé si j'allais y passer. Il est aussi né au forceps, avec une épisiotomie au passage. Si vous n'avez pas d'enfant, vous vous dites peut-être "ok, soit."

De retour dans la chambre, plusieurs sages femmes m'ont félicité. Le lendemain, une que je n'avais jamais vu m'a dit "ah c'est vous qui avez accouché comme cela ! Vous avez une endurance incroyable à la douleur". Des années plus tard, des personnes de la profession s'étonnent en me donnant du waouw. Je n'en tire aucune fierté.

Je croyais juste que c'était normal.

Parce que je ne savais pas jusqu'où je pouvais aller, je n'ai pas mis de but. Pas d'objectif, pas de pression, pas d'échec possible, pas de regrets. J'étais la seule personne à qui rendre des comptes. Mon seul engagement était d'essayer.

Je suis certaine que je l'aurais vécu différemment si, dès le début, quelqu'un m'avait dit "tu ne vas pas y arriver".

Par rapport à ce même enfant, chaque jour, je suis étonnée de qu'il peut faire (quand je ne le freine pas inconsciemment). J'ai parfois des vieux réflexes de "il est trop petit, il ne peut pas faire cela", c'est difficile de ne présumer de rien. A peine entré à l'école maternelle, il sait compter jusque 13, lire les chiffres, les lettres, quelques accents et quelques mots. Il connait par coeur certaines histoires et fait semblant de les lire. Je ne sais pas si "normal", en tout cas, je suis épatée. Comme la plupart des gamins d'aujourd'hui, il sait lancer des jeux différents sur l'ordinateur et taper des mots au clavier. De mon côté, j'ai eu mon premier PC à 18 ans et je connais une seule chanson par coeur.

Toujours plus haut

Pendant une période, nous avions dû mal à avoir des sprints verts. Du coup, je tenais vraiment à enlever une story quand nous en prenions une en plus. Quelqu'un s'y est opposé car "elle ne fait pas de mal sur le mur, et puis cela donne un peu de challenge".

Pour certaines personnes, la pression d'une cible "inatteignable" est extrêmement stimulant. Néanmoins, s'il y a déjà eu un certains nombre d'échecs et que la connaissance sur ce sujet a augmenté, je ne pense pas que ce soit un facteur moteur. C'est juste un grand mensonge.

Une réussite visiblement impossible ne me motive pas. J'ai besoin de voir quelques étapes, d'obtenir des feedbacks réguliers sous formes de succès/échecs intermédiaires.

Réflexions

Je ne crois pas qu'il y ait un juste milieu. Il faut peut être secouer un peu le tout de temps en temps. Je constate en tout cas que :

  • se couvrir dans nos estimations nous tirent parfois vers le bas. Si toutes les itérations sont tenues, il y a probablement un problème...
  • viser trop haut peut être décourageant;
  • quand je veux juste faire au mieux sans regarder la ligne d'arrivée, je vais plus loin;
  • quand je crois que je peux y arriver, je vais plus loin. Sur un bug par exemple, dans la mesure où j'ai le code, je sais qu'on peut le résoudre. Je ne me dis pas "ce n'est pas à moi de le faire, c'est de l'exploit, c'est la faute à machin qui est parti".
  • l'ignorance du sujet nous voue souvent à l'échec mais parfois aussi nous fait dépasser la norme; il nous permet de sortir du cadre prédéfini, de tricher;
  • savoir que des projets similaires ont bien mieux réussi peut nous faire changer de vision et nous amener à viser la cour des très grands (cf jeu des balles);
  • trop d'échecs peuvent finir par rendre n'importe quel objectif trop difficile. Une plus petite action atteignable peut relancer la dynamique et permettre de re-situer son propre niveau;
  • sans deadline, on tombe plus facilement dans le piège de la perfection et le projet a du mal à se terminer;
  • avec une deadline, nous pouvons faire des mauvais choix juste pour tenir la date. Au détriment de ce qu'il faut faire.
  • s'il y a beaucoup de pression (extérieure mais aussi intérieure) à un moment donné pour qu'un projet "passe", cela peut marcher. Ce n'est pas gratuit néanmoins;

L'estime de soi joue un rôle essentiel dans nos estimations. Donner une estimation basse nous donne une image de bon développeur ("je ne vais pas dire 10 jours, ils vont penser que je suis nul") . Dépasser le délai nous oblige à constater notre véritable vitesse. C'est douloureux.

Par ailleurs, si douter est nécessaire, c'est aussi inutilement ravageur quand il s'agit de soi. Lors des ces traversées du désert où l'on sent qu'on n'y arrivera jamais, qu'on est un imposteur, Amy Cuddy suggère d'utiliser notre posture pour renverser la vapeur et se voir en winner.. Nous connaissons le pouvoir de l'esprit sur le physique, mais trop rarement de l'inverse.

Simplement sauter dans l'eau vous permettra de vous rendre le pouvoir et d'aller bien au delà que ce que vous auriez imaginé.

Et vous, qu'en pensez-vous ?